ABOUT

Camille Bertault

Biography

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Camille Bertault_JBM-5204©Jean-Baptiste Millot

Camille Bertault

Le Tigre

Cela fait comme la foudre, mais méticuleusement. Cela fait l’effet d’une furie qui se déploierait avec précaution. Voici Le Tigre, nouvel album de Camille Bertault, deux ans après Pas de géant, paru début 2018 et suivi de presque deux cents concerts.
On l’attendait au tournant ? Camille Bertault a pris une ligne droite. Mais ses lignes droites ont quelque chose de non-euclidien, de subtilement ondoyant et direct à la fois. D’ailleurs, Berceuse, la première chanson de son nouvel album, semble prévenir : « Deux points sur une des lignes / Attendent une idée, un signe ».
Les idées, les signes, il y en a partout dans Le Tigre. Des fulgurances joyeuses, des méditations mutines, des joyaux de poésie jazz tout au long d’un album aussi généreux qu’intime, aussi fastueux que straight to the point.
Une chanteuse de jazz ? En terrasse après un concert de festival d’été ou en clopant dans l’hiver à la sortie d’un club, on peut en discuter à l’infini. La virtuosité coltranienne, la place du texte, le swing impeccable, l’incarnation très comédienne de certaines chansons, les références à Bukowski, la mosaïque d’influences et de références : elle accumule des performances qui s’excluraient chez les autres… Tant pis pour les amateurs de définitions claires, Camille Bertault déjoue les catégories.
Pour résumer, disons qu’elle se fait dans le jazz la place qu’a Brigitte Fontaine dans la chanson ou Björk dans le rock – dedans et dehors en même temps, comme si elle ajoutait d’autres échelles aux trois dimensions de la géométrie dans l’espace.
Alors, elle fait exploser une déclaration d’amour torrentueusement sensuelle (Ma muse), elle accumule les urgences d’une journée entre funk néo-orléanais et rock tribal (Todolist), elle dépouille la ballade middle jazz de ses voiles de robe du soir (Dream Dream), elle pose à mi-chemin un Prélude de Frédéric Chopin sans piano, elle fait planer un long Haiku un peu West Coast, un peu Mallarmé…
Camille reconnaît volontiers que, pendant l’année d’écriture de ses nouvelles chansons, elle s’est partout écartée de la petite voix qui dit « Tu ne vas quand même pas faire ça ? » Ne pas écrire de chanson sur la dépression ? Elle fait Je suis un arbre. Avoir trente-trois ans ? Elle ose Je vieillis. Ne pas la jouer chanteuse de jazz élitiste ? Elle écrit Le Tube, vertigineux exercice de démontage de la séduction musicale, qu’on pourra entendre sur le dancefloor (« Ce sera pas du Rimbaud / Ce sera pas du Ravel / Ce sera du gâteau / Pas dans la dentelle / Le tuuube, le tuuube »).
Cet album s’intitule Le Tigre pour plusieurs raisons emmêlées. D’abord, le grand spectacle mi-National Geographic, mi-Douanier Rousseau de la chanson qui raconte le long fauve semblant dormir dans la jungle. Mais (attention, spoiler !) c’est un Dormeur du val dans un paysage de Rudyard Kipling : le tigre a été mordu par un serpent – « C’est une chanson sur la désillusion », dévoile Camille.
Le premier état de la chanson passe de main en main chez des producteurs pressentis. Michael Leonhart propose sa version. Unanimité : après Pas de géant, il sera aussi aux manettes de cet album. Il rassemble un casting de pointures qui, du jazz à l’électro en passant par cinquante métissages et échappées, n’ont jamais été rassemblés pour personne d’autre – « de grands amis que je connais bien et de futurs grands amis ».
Elle retrouve ses contrebassiste et batteur de tournée, Christophe « Disco » Minck et Donald Kontomanou, fait du percussionniste Minino Garay « le tronc de beaucoup de chansons », compagnonne pour la première fois avec le pianiste Jacky Terrasson (« Sur Je Vieillis, c’est sa première prise, tellement brillante »). Aux clarinette et saxophone, Stéphane Guillaume, tandis que Michael Leonhart joue aussi de la trompette, du bugle ou du cor. Et le guitariste Diego Figueiredo modèle notamment avec elle une Berceuse qui ouvre son album en français et le ferme en portugais.
Camille Bertault appartient à cette Internationale des désinvoltes élégantes, qui cachent volontiers leur perfectionnisme sous les apparences d’une paresse de chat – des muscles d’acier roulant derrière la fourrure moelleuse. Entre quatre et vingt ans, vissée à son piano, elle a appris les rigueurs et les disciplines d’un cheval de course de la musique, à peine tempérées par les cours de danse et de comédie. Quand elle claque la porte de la musique classique, quand un certain académisme du jazz la rejette, elle a toujours une autre corde à son arc – comédienne, auteure de spectacles pour enfants …
Toute sa vie est ainsi, amarres larguées, jubilation narquoise, ruades enjouées. Et quand, révélée par des prodiges vocaux postés sur internet, elle devient le nouveau visage frais de la scène jazz, elle refuse autant la roideur artistique orgueilleuse que les minauderies consensuelles. Pour Le Tigre, elle se pose les bonnes questions – comment rester une artiste de jazz et de musique improvisée tout en préservant les séductions instinctives de la chanson, comment rester soi-même et garder le contrôle en naviguant en compagnie d’une escouade de sidemen d’exception…
Ses chansons nouvelles sont nées de « moments de colère » que les mots et la musique sont venus apprivoiser et sculpter. Au cours de plusieurs voyages à New York, elle a amassé sous l’œil de Michael Leonhart des pistes de voix, des hypothèses, des possibilités qu’elle a ensuite fixées en studio avec ses musiciens à Paris. Son sourire invite alors à la complicité : À quoi bon réfléchit à la sincérité des sentiments, Tous ego cible la compétition sociale narcissique, There Is A Bird arpente les pentes de l’addiction et de la solitude…
« Les idées étaient assez sombres mais l’album est lumineux », constate-t-elle. Comment en aurait-il été autrement ? Le tempérament de Camille Bertault est à la lumière, au partage, au plaisir. Ce Tigre lui ressemble. Équilibre magique et grâce limpide.

Bertrand Dicale.